Filtrés au tamis événementiel, les faits médiatiques se résument, souvent à une suite d'incidents, de crises, de drames, de catastrophes, de conflits, d'explosions ou d'émeutes sans causes, qui semblent surgir de nulle part. L'actualité apparaît alors souvent inquiétante, source d'anxiété. Une étude de l'Observatoire du débat public, en France, dirigé par Denis Muzet, a mis en exergue les réactions d'un échantillon de téléspectateurs face au journal télévisé. Quelle que soit la chaîne, ils disent se sentir, après le JT, « comme une cocotte-minute prête à exploser » ou « une souris dans la tempête » ; ils sont « abattus », se sentent prisonniers du flux d'information qui leur arrive et qu'ils « ingurgitent », sortant de cette « épreuve » comme « gavés ». « C'est une sorte de vertige lié à la fois à la quantité et à la diversité, qui est source d'angoisse », explique Denis Muzet. Cette sensation tient moins à la seule nature, « négative », des informations elles-mêmes qu'à la manière, également, dont chaque média aménage le récit global de l'actualité. C'est le cas, en particulier, de la narration dramaturgique propre au pilier central de l'info, le journal télévisé...

 

Une analyse de Marc Sinnaeve, Professeur de journalisme et Militnant PAC

 

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Les contraintes qui s'exercent sur le travail journalistique génèrent une valorisation toujours plus pressante du traitement événementiel de l'actualité. Sous cette lumière, celui-ci peut être appréhendé comme une sorte de parade, inconsciente, de la profession face à la complexité du monde. En raison des contraintes du traitement de l'événement à chaud, les journalistes sont amenés à cadrer celui-ci dans un angle souvent ultra resserré. Pour s'en sortir, ils vont avoir recourir spontanément au précédent, à l'analogie superficielle ou à l'explication fourre-tout. En tout état de cause, ils ne pourront pas déployer beaucoup de nuances ou de distinctions, dont la subtilité risquerait de toute façon de leur être reprochée par leur hiérarchie. D'autant que les stratégies éditoriales viennent redoubler les effets des contraintes originelles sur un travail journalistique souvent sans perspective ni rétrospective. Le plus souvent, dans les entreprises médiatiques, l'important est de transmettre aussi vite que les concurrents ; le message, ce n'est pas le contenu, c'est la force et vitesse de diffusion de celui-ci. Pour citer Edgar Morin : « L'urgence occulte l'essentiel alors que l'essentiel est devenu urgent. »

 

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L'approche événementielle de l'information est considérée, plus que jamais, par les professionnels comme l'essence même du journalisme. Parmi la multitude de faits sociaux susceptibles de construire l'actualité du jour, priorité est donnée à ceux qui sont dans le temps court du présent immédiat : les réalités du moment qui sont ce que Balzac, déjà, appelait « les bâtons flottants de l'actualité ». Ils sont la matière première du journalisme : « L'événement apparaît ainsi comme le principal, sinon l'unique, mode d'accès du journalisme à la réalité sociale », note Thomas Ferenczi. Son traitement, à chaud, constitue, aux yeux de beaucoup de professionnels, le paradigme par excellence du métier d'informer. Il correspond même, peut-on dire, à une sorte d'excitation ou de jouissance journalistique de la réactivité dans l'instant. Qu'un « gros » événement se produise, et c'est le taux d'adrénaline de l'ensemble des rédactions concernées qui monte en flèche. Mais qu'est-ce au fond qu'un événement ? Dans le schéma journalistique, c'est ce qui fait, plus ou moins, rupture, ce qui dérange l'ordre – jugé – normal

 

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Parmi les mécanismes de la production journalistique, il en est deux qui contribuent de manière déterminante au fonctionnement systémique du paysage quotidien de l'information. D'une part, l'anticipation, en amont, des choix de la concurrence ; d'autre part, la reprise, en aval, d'infos jugées importantes diffusées ailleurs. Pour désigner ce « miracle » par lequel le sommaire des quotidiens du matin, les bulletins radio de la journée et la conduite des journaux télévisés du soir présentent une étonnante – même si toujours relative – similitude, on parlera tantôt de circulation circulaire de l'information ou de mimétisme médiatique, tantôt, lors de situations de mobilisation de (très) grande ampleur des médias autour d'un événement en particulier, d'emballement médiatique. Comment expliquer en effet que des rédactions concurrentes travaillant à distance, avec des statuts éventuellement différents (privé ou public), des lignes éditoriales propres, et des journalistes d'âge et de sensibilités divers, en arrivent à concevoir simultanément une hiérarchie identique, ou peu s'en faut, de l'actualité ? Quelle est cette énigme ?

 

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Dans les nouveaux schémas de la fabrication de l'information, la fonction d'accroche prend une place considérable, prioritaire même. Mot d'ordre : capter l'audience. D'une part, via l'élimination de tout ce qui manque de relief, ce qui n'est pas (jugé) assez sexy, ce qui est trop long, et qui, dit-on de façon commode, n'intéresse pas les gens: l'explication, l'approfondissement, le politico-institutionnel, le social... Dans leur ouvrage de 2009, les journalistes français Philippe Merlant et Luc Chatel rapportent ces propos de Chantal, une professionnelle de l'éducation populaire : « J'ai une soeur qui travaille dans un grand hebdomadaire de gauche. J'ai toujours l'impression de lui parler ''chinois'' quand je m'adresse à elle. En fait je constate que tout ce qui ressort de la logique du service public lui semble tout à fait étranger, rébarbatif. Mais c'est vrai que nous ne sommes pas très ''sexy'' ! ». On assiste depuis des années, d'autre part, à la montée en puissance des faits divers, qui font souvent l'ouverture des journaux, et à la fait-diversification des matières internationales, politiques ou sociales : celles-ci se trouvent traitées à partir d'angles moins politiques, et sur un mode plus dramatisé, plus personnifié, plus « héroïsé », plus théâtralisé aussi, suivant la logique du storytelling, cette machine à fabriquer des (belles) histoires et à transformer l'actualité en « feuilleton ».

 

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Dans ses nouveaux habits, taillés par les services audimétrie, marketing et compatibilité1, l'information pour le citoyen semble bien faire place à celle conçue pour le consommateur. C'est qu'aujourd'hui la viabilité de presque tous les médias2 dépend de la publicité et de ses dividendes financiers. On ne peut mieux résumer la mise au pas du secteur de l'info et du journalisme par les logiques du marché que ne l'ont fait les politologues Corinne Gobin et Pierre Verjans3 : « Par cette forte distorsion commerciale, les deux mots d'ordre principaux de ce secteur sont devenus faire acheter et divertir, et ces deux modes d'intervention auprès d'un public de plus en plus considéré comme une masse de consommateurs tendent à devenir la nouvelle définition de ce qu'est informer et être informé. » L'info est un produit qui est vendu deux fois. Une fois au public et une fois aux annonceurs, dans une proportion variable selon les pays. Parfois, les annonceurs représentent 60 à 70 % des recettes des ventes. Ce qui place les dirigeants de médias, en particulier les éditeurs de la presse écrite, en position de dépendance. Cela signifie-t-il qu'ils soient amenés à s'interroger sur l'opportunité de ne pas diffuser un sujet qui déplairait spécifiquement à tel ou tel annonceur, ou de modeler un produit d'information qui corresponde aux attentes des publicitaires ? Rarement. Les annonceurs ne s'intéressent pas au contenu des programmes, sauf, marginalement, lorsque l'image qui est associée à une émission, ou un contenu spécifiquement critique pourrait leur nuire.

 

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