sinnaeve« Ce que nous coûtent le Parlement fédéral et ses élus », titrait Le Vif/L’Express, le 15 février dernier. L’hébétude médiatique pour le comptable comme mesure de tout participe de l’approche gestionnaire et utilitariste de la « société globale de l’information ». Ceints de leur nouvelle armure technologique, les médias sont en première ligne d’une « mobilisation générale », selon le mot d’Isabelle Stengers. Mais les journalistes estafettes le savent-ils ? Il suffit de parcourir les pages de votre quotidien ou de votre magazine préféré pour y être confronté : les sujets qui transpirent le magnétisme exercé par l’argent ou l’accumulation financière en tant que sujets d’information bruts. À propos de Johnny Halliday : « La cash machine à pleins tubes » (le Vif/L’Express du 15 février 2013). En sport : « Ligue des Champions : Lille veut la poule aux œufs d’or » (20 minutes, 21 août 2012). Économie : « Protégez votre épargne » (le vif.be, 16 novembre 2012)…  Affleure, dans ces schémas récurrents de la présentation de l’information, une lecture proprement comptable ou utilitariste de la vie en société. En témoigne aussi le réflexe professionnel de faire du comment au détriment du pourquoi l’alpha et l’oméga des cadrages journalistiques : « Comment la négociation gouvernementale a échoué » ; « Dix mesures choc pour l’économie belge » ; « Le classement des cent meilleurs hôpitaux du pays »… Sans oublier l’omniprésent « Comment échapper au fisc ».  

sinnaeveL’information du moment l’a trop peu souligné : les milliers de cas d’évasion fiscale mis au jour, en avril dernier, par le Consortium des journalistes d’investigation ne représentent pas des pratiques erratiques, du fait d’une poignée d’individus sans foi ni loi, aux marges du système ; elles sont les routes principales, quoique discrètes, du capitalisme mondial, tel qu’il s’est recomposé, depuis une trentaine d’années. Les « paradis fiscaux », à point nommés, sont, eux, des véhicules parmi d’autres du système-monde dans lequel nous vivons. Mais la force de propulsion du moteur, l’essence du système, si l’on veut, c’est la défiscalisation générale de l’économie, des politiques et… des esprits. Le site d’information français Mediapart, d’abord, le Consortium international des journalistes d’investigation, ensuite, ont apporté les preuves de pratiques d’évasion fiscale massives, à large échelle et au plus haut niveau. Les journalistes de Mediapart et de ce que l’on a appelé l’Offshore Leaks ont fait, en la matière, un travail d’orfèvres qui redonne à leur métier ses lettres de noblesse. 

sinnaevePour s’imposer dans le débat public, le discours de la rationalité économique emprunte à un entrelacs opaque de mots totems : réformes structurelles, dévaluation sociale compétitive, modération salariale, modèle allemand, etc. Ensemble, ils forment une sorte de «pensée magique». Leur manipulation quotidienne les fait apparaître comme s’ils indiquaient le bien. Faute d’emporter toujours l’adhésion, ils forcent la résignation. Le débat sur la compétitivité est récurrent. Si pas obsessionnel. Le refrain, en Belgique particulièrement, est connu : le coût du travail expliquerait la vulnérabilité de « nos » entreprises dans le commerce européen et mondial, le recul des parts de marché et le chômage qui en résulte. En conséquence, les contraintes de la globalisation et les règles européennes de la gouvernance économique imposent l’évidence : toutes les composantes de la formation des salaires (barèmes salariaux, salaire minimum, cotisations sociales, règles et indemnités de licenciement, indemnités de chômage ou de pension…) doivent être subordonnées, désormais, à des objectifs de compétitivité qui imposent de « contenir » les coûts salariaux.

sinnaeveLoi de l’audience et des parts de marché oblige, le fait d’actualité médiatique en arrive à être conçu et formaté moins pour la pertinence sociale de son contenu qu’au service de sa force de frappe. Et de ses effets de sidération. Il anesthésie le réel. Et chloroforme notre capacité d’empathie. Le déploiement d’indignation « humanitaire » devant le spectacle désolant des naufragés de Malte ou de Lampedusa, a permis de ne pas réduire ces femmes, ces hommes et ces enfants engagés sur les mers de l’exil à de simples statistiques supplémentaires de l’instabilité du monde.

sinnaeveEn réaction à la grève générale du 30 janvier dernier s’est dressé, comme rarement, un discours de questionnement unilatéral et systématique de la légitimité de l’action syndicale. Cette rhétorique a été portée à la fois dans et par les médias d’information. Que nous dit cette contre-mobilisation médiatique ? Comment s’exprime-t-elle, en dehors des espaces consacrés du commentaire ou de l’éditorial, dans les formes et les techniques du journalisme qui, loin d’être neutres, imposent leurs manières de lire le réel ? Et, plus largement, comment expliquer cette vision commune spontanée de la part d’observateurs prétendus impartiaux qui s’érigent de fait en juges d’exception ?  La rhétorique de « la prise en otages » des usagers et de l’économie n’a rien de nouveau.

sinnaeveIls sont un certain nombre, d’économistes, de sociologues, de politologues, de philosophes… à soutenir qu’il n’y a pas de sortie de crise possible, sans réhabilitation de l’Etat social, de la dépense publique et de l’impôt. Il est bien question, dans leur propos, de réhabilitation et pas de reconstruction, car l’Etat social est, selon eux, toujours bien d’actualité. Doublement même. Contesté, attaqué, rogné depuis trente ans par les politiques néolibérales de libre-échange, de libéralisation financière, d’austérité salariale, de flexibilisation des relations du travail, de mise en concurrence fiscale et sociale des territoires et des travailleurs, l’Etat social plie mais ne rompt pas.

jean-cornilNous traversons une époque qui, à en croire certaines analyses, nous a définitivement émancipé des traditions religieuses et de la pesanteur du transcendant. Notre siècle n’est qu’une étape de plus de la longue marche de l’Histoire vers la sécularisation. Séparation du sacré et du profane. Triomphe de la laïcité comme césure entre l’Eglise et l’Etat. « Rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Pourtant, à y regarder de plus près, la relation entre religion et politique, et je n’évoque ici que l’Europe, apparait beaucoup plus complexe qu’un premier regard ou qu’une analyse superficielle pourrait le laisser penser. Certes, les querelles du sacré et du profane ressurgissent périodiquement dans la sphère politique, à propos de tel ou tel enjeu relatif aux mœurs, l’euthanasie, le mariage entre homosexuels, les cours de philosophie, le port du voile, le menu des cantines scolaires ou les jours fériés. A chacun alors de baliser le débat selon ses convictions quant à l’empiètement spirituel de l’espace public. Les termes de cette opposition inondent les médias et les blogs, de la réaction primaire au point de vue circonstancié.

 

Une analyse de Jean Cornil - Essayiste

 

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sinnaeveL’information, à l’âge du journalisme événementiel, dissocie plus qu’elle ne lie. Elle ignore, plus qu’elle ne met en exergue, les rapports sociaux, les interactions, les analogies, les croisements, bref, les processus liants qui permettent de saisir le réel dans sa complexité… réelle. S’il en est ainsi, c’est, notamment, parce qu’on ne traite plus les choses, dans l’information d’actualité, qu’à partir d’un seul point de vue à la fois.  Quel rapport entre un Maurice Lippens qui fuit ses responsabilités, en tant qu’ex-président du conseil d’administration de Fortis, dans la gestion interne qui a conduit à la débâcle de la banque en 2008, et le travailleur sans emploi que l’on sanctionne pour irresponsabilité dans son comportement de recherche active d’emploi ?  Le lien existe pourtant bel et bien : l’administration-en-chef erratique du premier a contribué, parmi d’autres facteurs et acteurs, à l’effondrement durable de l’économie européenne et nord-américaine, à des pertes d’emploi massives, à la détérioration accélérée des finances publiques, à des programmes gouvernementaux de réduction des dépenses sociales et des investissements publics, ainsi – on y arrive – qu’à l’adoption d’une réforme structurelle de dégressivité dans le système des allocations de chômage, et de durcissement des plans d’activation de la recherche d’emploi.

 

Une analyse de Marc Sinnaeve - Professeur de journalisme à l'IHECS et Militant PAC

 

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sinnaevePlus qu’une politique ou une idéologie, le populisme qui gagne la société, les esprits et les cœurs, s’apparente, chez nous, à un régime global. Une sorte de modèle régressif d’hégémonie culturelle. Qui a tout à voir avec les raisons du succès de la nouvelle droite en Europe. Dans une époque où, face à un avenir incertain, on prône la certitude hédoniste du pire. En Europe de l’Ouest, le populisme est d’abord un phénomène de droite, notait Vincent de Coorebyter dans une de ses chroniques, au printemps 2012. Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes, soulignait le directeur général du Crisp, quand on sait ce qui est propre au populisme : la construction, notamment, d’une opposition irréductible entre le «peuple victime», pensé comme entité unique, vertueuse et toujours de bon sens, et les élites « conspirationnistes », considérées, elles aussi, comme un tout indistinct, dépositaires des privilèges, des passe-droits et des revenus faramineux qui fondent les inégalités et les injustices choquantes.

 

Une analyse de Marc Sinnaeve - Professeur de journalisme à l'IHECS et Militant PAC

 

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La logique frontale et présentiste de la médiatisation contribue à diffuser des grilles de lecture conservatrices du monde qui « naturalisent » la domination sociale. Le fait qu’il y ait des pauvres et des riches, des hommes qui gagnent davantage que les femmes, des salariés contraints d’accepter des sacrifices, en même temps que des actionnaires toujours mieux rémunérés, est parfois déploré. Mais sans que jamais ne soient interrogés ou remis en cause les fondements de l’ordre social qui y contribuent…

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